22/04/2015

Pays Hakkas, forteresses de terre et d'argile

Les forteresses paysannes du pays Hakkas dressent leurs surprenantes architectures au milieu des rizières ou en lisière des forêts de bambous. Surgies du chaos de l'histoire de la Chine méridionale, elles ont résisté à tous les fléaux depuis la dynastie Ming. Cinq cent mille personnes les habitent toujours dans le respect de traditions ancestrales. (PHOTO, Wikipedia, Hakka people)

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Dire que la famille de Li Wenjong est innombrable donne un faible aperçu de la réalité. Il arrive à l'honorable monsieur Li de faire quelques confusions entre les 412 membres dont il est le doyen. On peut lui pardonner. Ce jeune homme de 92 ans, alerte et pétillant, illustre la vivacité des vieillards du pays Hakkas. Il suffit de constater son empressement à rejoindre la célébration du Dafu (la fête de la Grande Joie) en compagnie de son petit-neveu Li Taisheng, âgé de 67 ans. Comme la plupart des anciens, le vieil homme a revêtu son costume Mao. Il a franchi le seuil de son château d'argile. La tour Huanjilou a été construite en 1693 et abrite 300 autres paysans. Puis il a parcouru les 3 kilomètres qui le séparent du village de Hukeng. C'est ici qu'a lieu la fête du Dafu, exclusivement célébrée par le clan Li une fois tous les trois ans. La notoriété et la grandeur du clan Li ne datent pas d'hier. Le fondateur du taoïsme, Lao Tseu, ne s'appelait-il pas Li'Er ! Jusqu'au président actuel de Taïwan, Li Denghui, les références prestigieuses ne manquent pas. Mais qu'on ne s'y trompe pas, les Li ne sont ni les Durand ni les Smith. Ils ont tous un ancêtre en commun, et les généalogies remontent en moyenne à plus de 24 générations. Chez les Hakkas, le clan Li représente de 7 000 à 8 000 personnes réparties sur une dizaine de villages. En cette journée d'octobre, c'est donc un événement majeur pour les milliers de Li, massés sur les routes poussiéreuses menant à Hukeng. Depuis la fin de la dynastie Ming (1368-1644), les villages des familles Li organisent à tour de rôle la fête du Dafu. La date de celle-ci est fixée en fonction du calendrier lunaire et, six jours durant, les paysans doivent se conformer à une alimentation végétarienne. Tous les descendants du clan sont très liés entre eux par des devoirs de solidarité et un profond respect de la tradition. Le clan Li est parvenu à conserver son identité depuis au moins cinq siècles. Longtemps exposées dans les temples, les précieuses généalogies sont tenues secrètes. Unies dans le culte de l'ancêtre commun, les familles convergent vers le centre du village de Hukeng, un des grands foyers de développement de la culture hakkas.


Le Tulou Fuyu est la plus grande ferme des Hakkas.


Il y a plus de dix siècles que cette communauté s'est constituée. Fuyant les guerres et les famines qui sévissaient dans la vallée centrale du fleuve Jaune autour de l'an 1000. Les Hakkas entreprirent une longue migration pour se réfugier dans le sud-ouest de l'actuelle province du Fujian. Les populations rurales en place accueillirent ces immigrants en leur donnant le nom de «hakkas», les «invités». Ces derniers, lassés des tumultes et des pillages successifs, bâtirent des fermes fortifiées uniques au monde. Les tulous (maisons de terre) furent érigées d'abord le long de la rivière Tingjiang, la rivière nourricière des Hakkas. Un assemblage étrange de tours rondes, demi-rondes, carrées ou rectangulaires, à plusieurs étages, se dressèrent sur les flancs des vallées luxuriantes. Les tours rectangulaires, les plus nombreuses, sont souvent les plus anciennes. Dans le village de Hulei, le Tulou Fuxing date de 766, et une vingtaine d'habitants y vivent toujours. Les tours rondes, plus complexes à bâtir, apparurent à la fin la dynastie Ming. Entre-temps les Hakkas s'étaient enrichis en développant avec succès la culture du tabac. Ils pouvaient s'offrir le luxe de bâtir de véritables forteresses.


En 1948, l'armée révolutionnaire assiège certaines forteresses hakkas, supposées abriter des sympathisants de Tchang Kaï-chek. Le siège est levé quand l'armée populaire réalise qu'elle est incapable d'investir ces fermes. Cette architecture de terre, pour le moins insolite dans un paysage rural, a aussi fait l'objet d'une funeste méprise de la part des satellites américains dans les années 60. De grands stratèges militaires avaient pris ces tulous millénaires pour des bases secrètes abritant des missiles à longue portée !

Massés sur le pont de la rivière Hukeng, les hommes du clan Li ont déroulé des bannières immenses aux couleurs éclatantes. Li Wenjong a rejoint un groupe d'hommes tenant des cierges d'encens. Plus de 4 000 personnes marchent vers le temple de Maangong situé à l'écart du village.


Les femmes, toujours les plus ferventes, se bousculent autour du prêtre. Face à la marée d'offrandes, elles ne cessent de s'incliner devant les autels symbolisant les plus prestigieux ancêtres des grandes familles Li. Des fidèles font brûler des liasses de papier représentant de l'argent. Ici, la religion est une affaire d'efficacité, et le cheminement spirituel consiste à prier notamment les ancêtres divinisés.


Li Taisheng s'est échappé du tumulte. En amont du village, un sentier se faufile entre les tulous désertés et la rivière Hukeng. Au point de rencontre des deux affluents qui l'irriguent, un somptueux banian suspend ses ramures de colosse au-dessus des eaux agitées. Au même titre que ses plus lointains ancêtres, Li Taisheng vénère cet arbre pluricentenaire. Des lambeaux de tissus rouges à la base du tronc signalent la présence d'une puissante divinité. En face de lui, le Tulou Fuyu, la plus grande ferme fortifiée de forme rectangulaire. Elle couvre une surface de 7 000 mètres carrés. Un dédale de porches et de couloirs mène à trois cours intérieures successives, où subsistent des traces de l'architecture mandarinale.


Sous les alignements de balustrades en bois, à l'ombre d'un temple tombé en décrépitude, trois hommes attablés accueillent Li Taisheng pour une rituelle partie de mahjong. Sur les murs, il ne reste que les empreintes jaunies des sculptures en bois, des paysages peints et des généalogies disparues dans le naufrage de la révolution culturelle. C'est finalement Li Kong qui remporte les quatre parties en empochant 100 yuans. Un cri de joie, inhabituel chez les Chinois généralement peu démonstratifs, fait voler son mégot, qui vient s'échouer sur le duvet d'un gallinacé qui passait par là.

La famille de Li Kong habite le fameux Tulou Fuxing, dans le village de Hulei. Les Kong ont toujours vécu dans cette ferme. Autrefois cernée par des fossés et dotée d'un pont-levis, son système défensif était très sophistiqué. Mais rien n'était trop parfait pour cette famille qui prétend avoir pour ancêtre rien moins que Confucius.


Le lendemain, d'autres événements festifs se déroulent à un rythme endiablé. Li Yongrong a accueilli les premiers invités dès six heures du matin. Sa future femme, Li Shuirong, doit, selon la tradition, attendre à l'extérieur de la maison avant d'en franchir le seuil au bras de son époux. Le calendrier lunaire est formel, c'est un bon jour pour se marier. A l'écart des invités, plongée dans un profond mutisme, la jeune femme tient un parapluie rouge. Elle semble statufiée, indifférente à la ferveur. Le soleil s'étire lentement. Il est sept heures du matin. Devant la farandole des petits plats mitonnés, il est impossible d'échapper à l'insistance du maître de maison. Les rasades d'alcool de riz se chargent de faire passer les oeufs de «cent ans» (conservés trois mois dans un mélange d'argile et de paille), les chenilles marines frites, le pigeon fumé au bois de camphrier, la tête de poisson...


Dans les familles du clan Li, une légende raconte que les Hakkas ont modelé les montagnes avec la même argile que celle utilisée pour bâtir leurs fermes fortifiées. Leur faudra-t-il dresser d'autres remparts d'un genre nouveau pour tempérer l'ardeur du modernisme chinois ?

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30/10/2014

Au coeur de la jungle malaise.

La tiède langueur de la mer de Chine d'un côté, la verte touffeur de la jungle de l'autre : posté sur la côte est de la péninsule malaise, Cherating Beach, le premier Club Med d'Asie, vient de s'offrir une spectaculaire cure de jouvence.


Pour voir les macaques, attendez 16 heures, les varans arrivent plus tard. Ici, au Club Med de Cherating Beach, sur la côte est de la péninsule de Malaisie, la jungle n'est jamais loin. Mais elle est apprivoisée : les animaux ne sortent de la forêt pour envahir pelouses ou balcons qu'à heure fixe.

Le matin, quand le soleil point, les singes s'installent sur les toits pour guetter tout ce qui peut être chapardé. Ils descendent furtivement le long des charpentes, glissent jusqu'à une table dressée et font une moisson de sachets de sucre ou de Nescafé. Dans la journée, il n'est pas prudent de quitter sa chambre sans en verrouiller la porte-fenêtre, car les tentations y sont nombreuses. Quant aux varans, on ne les croise que de loin quand ils traversent un chemin ou paressent sur l'herbe en fin d'après-midi.

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Un temple chinois à Kuala Lumpur : autant de facettes de l'architecture civile et religieuse malaise.

Autre émerveillement, les tortues de mer qui viennent pondre sur la plage du club, à tel point que des scientifiques y ont installé un centre pour mettre les oeufs et les bébés nouveau-nés à l'abri des prédateurs. C'est un des seuls lieux au monde où il arrive de voir des tortues luth, malheureusement en voie d'extinction.
La paillote des "Bronzés" a vécu


Cherating Beach parvient à être tout cela à la fois, authentique et impénétrable comme dans les nouvelles de Maugham ou les romans de Conrad, mais parfaitement policé, comme le parc d'une ambassade britannique. Ce village, le premier d'Asie, construit au début des années 80, avant Bali et Phuket, vient d'être entièrement rénové pour répondre aux critères exigés aujourd'hui, surtout par la clientèle asiatique : la paillote des Bronzés a vécu. Les chambres qui se suivent le long de galeries de bois ouvragé, dont l'utilité apparaît à la première pluie tropicale, sont simples mais élégantes. Et pour que le bonheur soit total, à travers les fenêtres, on voit la mer de Chine entre les palmiers : une longue plage baignée par une eau chaude à n'en pouvoir véritablement nager.

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La mosquée récente de Kuala Terengganu. 

C'est un peu plus loin, à Pantai, dans une anse adossée à la jungle, que se pratiquent le mieux les sports nautiques et la baignade, car la pente y est plus douce : on l'atteint en petit train ou à pied, en traversant ce merveilleux jardin, entre frangipaniers en fleur et lotus éclos sur les étangs. Mais la natation, la vraie, a son paradis dans la piscine, très réussie. C'est un plaisir de prendre ses repas en la contemplant, surtout les soirs d'orage, lorsque les gouttes frappent sa surface illuminée et la font scintiller.


On voit bien à Cherating Beach la nouvelle philosophie du Club : distractions et activités à toute heure, si l'on est d'humeur, mais possibilité d'aller admirer les martins-pêcheurs au plumage bleu et les toucans, de suivre le périple des bébés tortues jusqu'à la mer, dans la paix de cette forêt idéale. Autre concession à la vague zen, l'ouverture d'un spa où s'adonner à la volupté et aux bienfaits du massage balinais. Henri Giscard d'Estaing, son président, le soulignait le soir de l'inauguration : avec la diversité des cultures que l'on y rencontre, aussi bien du côté du personnel que des clients, le Club Med est quelque chose comme les «Nations unies des vacances», un «petit morceau de ciel bleu dans un monde troublé», et ce bonheur qu'il offre est ce qui le rend absolument unique. Bonheur, dans la diversité aussi, grâce à la cuisine, délicieuse et d'inspiration variée : chinoise, japonaise, thaï, indienne, italienne et française.




Cherating Beach est également une excellente base de départ pour partir à la découverte de la région, le sultanat de Pahang, le plus vaste de la péninsule, ou, plus au nord, celui de Terengganu. Plus que la visite de Kuantan, la capitale de l'Etat, sans grand intérêt, une excursion formidable et réalisable dans la journée consiste à se rendre au lac Chini (Tasik Chini), sur la rivière Pahang, lieu de nombreuses légendes, nées sans doute des ombres et des bruissements de la jungle. Un dragon y vivrait au fond de ces chemins d'eau qui se faufilent sous la voûte des arbres, entre les troncs élancés des Ficus religiosa, arbres sacrés de Bouddha, les rotins hérissés d'épines et les palétuviers.


Plus sérieusement, des archéologues y ont découvert les vestiges d'une cité antique, contemporaine des grandes civilisations khmères. Entre loch Ness et ville d'Ys, le lac Chini se visite en pirogue à moteur, au milieu des lotus aux feuilles déperlantes d'où l'eau ruisselle comme du mercure. En respirer le parfum dans la solitude et le silence de ces étendues aquatiques donne une idée de l'éternité. C'est sur les bords du lac que vivent les Orang Asli, des Dayak plus ou moins assimilés. Dans leur village de quelques baraques de bois, les enfants courent en piaillant, heureux de la visite, répétant sans le moindre accent les mots de français qu'ils grappillent. Le chef saigne un hévéa pour en montrer la sève collante, puis effectue une démonstration de sarbacane avant d'en proposer des modèles décorés en souvenirs, une manière assez élégante de manifester son intérêt pour l'artisanat local et de rémunérer la tribu en douceur.

Pour donner à ces rapports un peu de légèreté, sur chaque pièce est écrit le nom de celle qui l'a fabriquée pour la remercier. «Terima kasih Salmah» (merci Salmah) ! Elle sourit, un peu confuse, mais fière de son travail et l'on regrette de ne pas connaître un peu plus de malais.

L'ambiance est tout autre dans la province de Terengganu. Ici, l'islam est très présent : pas question pour une femme, fût-elle une touriste, de montrer ses bras ou ses jambes, en dépit de la touffeur tropicale qui règne. Les lycéennes font leur jogging couvertes de la tête aux pieds tandis que les amazones à mobylette portent un casque sur leur tchador. Pourtant, malgré cette vie rythmée par les appels à la prière du muezzin , la tolérance règne à Kuala Terengganu : outre la mosquée flottante, assez récente, on peut voir un curieux petit temple hindou, et dans le quartier chinois, un temple confucéen totalement délirant, lieu d'accueil et de ferveur. Dans Jalan Kampung China, on pourra admirer une suite de belles maisons anciennes, malheureusement le plus souvent laissées à l'abandon et comme sorties d'un livre d'images, avec les toits de tuiles vernies qui rebiquent aux angles, les stucs, les fenêtres ajourées, les silhouettes de dragons se découpant sur le ciel. Très bien entretenue en revanche, mais loin du centre, la demeure du Tok Hakim, juge malais de la fin du XIXe siècle, sur Pulau Duyong, un îlot au milieu du fleuve. Ce véritable petit palais de bois, bien ventilé, avec véranda, balcons et jalousies, est un curieux mélange de style arabe et d'Arts & Crafts qui dut faire l'envie des autorités britanniques de l'époque.
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Autre sujet d'admiration, les beaux batiks sur soie préparés par les femmes dans des ateliers de la ville : sur des tréteaux de bois, les tissus damassés sont tendus après qu'une première équipe y a dessiné les motifs traditionnels. Les équipes glissent de table en table, les unes repassent les dessins avec de la cire fondue, les autres mettent la couleur, suivant la progression de l'encre dans les fibres. Aucune ne semble avoir de tâche définie, l'une commence un geste, l'autre l'achève, avec douceur et fluidité, et personne ne se plaint de la chaleur extrême qui règne sous les verrières en plein soleil, augmentée par les braseros où chauffe la cire qui dégage une fumée âcre.

Véritable découverte ou petite mise en bouche, ce séjour au Club Med de Cherating laisse des souvenirs très forts.

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Une Corse dissociée de la nation

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Quand les historiens se mettent au travail, les idéologues peuvent se faire du souci. Ainsi de la Corse, où une certaine vulgate ressasse que si l'île s'est retrouvée dans le giron de la France, ce fut contre son gré  qui, si elle n'était pas vouée à devenir française, a tout fait pour le rester.


Bastion bonapartiste, la Corse adhère de manière progressive à la IIIe République C'est à travers l'épopée impériale que la Corse s'est identifiée à la France, avant, par le biais de l'école, de se convertir au culte de Marianne. Entre la Corse bonaparto-catholique et celle du radicalisme franc-maçon, la lutte sera rude, mais franco-française. Ce n'est qu'après la Grande Guerre que naît la mouvance «corsiste», qui, encouragée par l'Italie fasciste, évoluera vers l'irrédentisme. Et c'est à la fin de l'Empire colonial que l'idée d'une Corse dissociée de la nation resurgit, initiée par des déçus de l'Algérie française. Paradoxalement, c'est quand la Corse bénéficie de l'effet des Trente Glorieuses, notamment par le tourisme, que le malaise s'accroît. Le rapport à l'autre a changé, remarquent les historiens : dans la société traditionnelle, l'échange avec l'étranger s'organisait à travers l'hospitalité ; aujourd'hui, la relation s'établit sur la base marchande.


Plus que jamais, la Corse a besoin de se regarder en face.

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